Le tarif de l'euthanasie de mon chien

tarif de l'euthanasie pour un chien

Chez mon vétérinaire le tarif de l'euthanasie pour un chien est de 40 euros, pour un chat 30 euros. Pour 150 euros on peut assister à son incinération et repartir avec les cendres de son compagnon. Médiocre gain pour un geste si lourd à porter. Certes, c'est son métier mais je ne pense pas qu'on puisse s'y accoutumer et s'affranchir de tout ressentiment.

Je n'ai pas voulu qu'on brûle le corps de ma chienne. Je l'ai enterrée dans un grand parc privé, aux pieds des immenses tilleuls. Avant de refermer le draps sur elle, j'ai posé son collier sur son pauvre corps sans vie. Si, par malheur, on venait à déterrer ses ossements, on comprendrait qu'elle n'avait pas été un chien abandonné, que sa dépouille reposait ici par la volonté de maîtres qui l'avaient aimée. Et je suis repartie, le cœur déchiré de l'abandonner seule dans cette  forêt.

Je l'avais trouvée dans une ferme équestre où mon cheval était en pension. Issue d'un croisement entre le Briard et le Bouvier des Flandres, elle avait la ligne d'une coureuse, le regard vif et intelligent, le caractère si doux qu'aucun reproche ne pouvait lui être fait. Sauf un. Elle portait à l'homme une confiance touchante mais comme elle vivait en toute liberté, elle chassait pour son propre compte. Cette mauvaise habitude lui valait une réputation à hauteur de celle de la bête du Gévaudan. Non seulement elle s'était attirée la haine des chasseurs, mais bien pire encore, celle de toute la commune parce que le mal lui avait pris d'égorger les moutons. Ainsi, sa tête était mise à prix. Mon père, qui était à cette époque le garde chasse de ce  territoire, se plaignait souvent de cette mauvaise graine et de ses odieux crimes. Un soir, inévitablement, je l'ai ramenée chez moi. A partir de cet instant  elle m'a suivie partout comme mon ombre, toujours en liberté, et le sang des moutons n'a plus coulé dans les près.

Tranquillement seize années ont passé imposant peu à peu la vieillesse perfide qui un jour fit du collier un accessoire indispensable. Un matin, je l'ai trouvée penaude en bas mes escaliers, le regard hagard, la tête inclinée sur le côté. Elle souffrait d'un AVC. Elle ne pouvait plus courir. Moi non plus. Nos vies ont changé. Pour lui éviter les obstacles de la rue,  j'étais devenue une sorte de maître pour chien aveugle, tirant d'une main souple sur la laisse devant chaque poteau, chaque poubelle qu'elle ne voyait plus et où elle se heurtait maladroitement. Puis même le bruit de la porte qui s'ouvre ne la fit plus se lever. Je partais seule chercher mon pain. Plus personne ne m'attendait devant les magasins.

 Au fil de ses affaiblissements, l'euthanasie s'est installée comme une évidence. Tout d'abord j'ai refusé de m'y plier, trop consciente de ma petitesse pour jouer le rôle d'un Dieu. Celui-ci étant réservé à la nature, je préférais attendre qu'elle fasse son œuvre. Mais devant sa douloureuse décadence, plus d'une fois j'ai pris la résolution de l'emmener chez le vétérinaire. J'ai regardé ma chienne comme on regarde un condamné à mort prendre son dernier repas, venir chercher ses dernières caresses en pensant que demain viendrait sa dernière aurore. Terrassée par l'idée de commettre la pire des lâchetés, de trahir mon amie en lui prenant la vie, je n'ai pas réussi. Plus d'une fois j'ai manqué de courage. J'ai remis la sentence à plus tard.

Fatalement, un matin j'ai fini par me résigner. Je l'ai emmenée dans cet endroit qui lui faisait si peur. Cette fois-ci, elle avait raison de trembler mais elle n'a pas résisté. Toi, ma plus fidèle amie couchée sur la table glaciale du vétérinaire, ta tête tendrement abandonnée entre mes mains, confiante jusqu'au dernier instant, as-tu compris la raison de ma trahison, que ton exécution était pour ton bien ? Ceux qui pensent que l'animal n'a pas conscience de la mort qui l'attend  n'ont jamais eu à supporter l'expression de son dernier regard.
Alors, c'était donc ça la fin de notre histoire ! Tout cet amour qu'elle m'avait donné je le couronnais par sa mise à mort et tout ce pouvoir qu'on croit détenir s'effondre misérablement devant la plus élémentaire des lois de la nature.

S'autoriser l'euthanasie de son animal, c'est régler ce conflit intérieur qui se situe dans la juste mesure de sa souffrance pour fixer un seuil au-delà duquel une mort douce s'impose face à un état que l'on juge insupportable pour son chien. C'est un point de convergence de l'amour et de la raison.
Je ne parlerai pas de ces fainéants de la vie, ceux qui reculent devant la moindre difficulté et qui renoncent à leur chien comme ils se lassent d'un vieil d'un objet. Ceux-là sont les plus à plaindre parce qu'on ne peut pas tricher avec sa conscience. Un vieux chien devient vite gênant. Parfois incontinent, il finit par dégager une mauvaise odeur et demande toujours plus de patience. Mais il ne se plaint jamais. La décision ne tient qu'au jugement de son maître et quoi qu'il en soit, on finit toujours par se retrouver face à ses actes.

Il m'aura fallu quatre années de deuil mêlé de culpabilité avant de me pardonner ce geste et peut être aussi, d'admettre qu'une autre histoire pouvait encore se jouer, que ma vie de maîtresse n'était pas terminée. Je m'étais persuadée que j'avais enterré avec elle la relation de l'homme et du chien. Elle restait figée dans le passé, impossible à faire renaître.
En adoptant un autre chien je n'y croyais pas vraiment. Je n'en attendais rien. Je voulais juste faire une bonne action, donner à un pauvre malheureux une agréable retraite. Je l'ai trouvé au refuge, maigre et assoiffé d'humanité et dans son regard suppliant, la force de tout recommencer.

Un jour viendra où ses yeux verront un peu moins bien, où son nez mettra un peu plus longtemps à retrouver ma piste, où ses os douloureux ne lui permettront plus de sauter aussi lestement. Il me faudra alors ralentir mon allure, écourter mes balades et ne plus sortir par mauvais temps. Je serai pour mon chien, comme ces gens qui craignent la pluie et se préoccupent constamment de la météo.


Peu à peu, le poids des années endormira ses journées. Il ne me restera plus que le temps de quelques caresses qu'il viendra chercher avec grand peine, et d'un pas vacillant, son affection vaincue par la souffrance, il retournera lentement se coucher.
Impuissante devant sa vieillesse, je finirai par prier que la mort vienne l'emporter dans la nuit, doucement dans son sommeil.


Mais au matin, j'aurai le cœur léger de sentir encore son pelage chaud dans mes mains. Car au fond de moi, si  la vie veut bien me faire ce cadeau, j'aimerais qu'elle quitte le corps de mon chien quand il sera dans  mes bras. Qu'il sente jusqu'à la dernière seconde combien je l'ai aimé.

 

25/10/2017


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