Dans le regard du chevreuil


«...Ses yeux sont animés d'un sentiment si vif, que le chasseur doit le tirer rapidement...»
Nouveau Manuel du Chasseur. 1835


    Au détour d'un chemin dans le pays de Ciré d'Aunis, se trouve un bois. Les hommes lui ont amputé une partie de ses arbres pour y exploiter une grande prairie et, pour en délimiter les contours, l'ont ceinturée de ces vilains barbelés. Obstacles ridicules pour les créatures insoumises et pour mon chien qui, avant même que je ne m'inquiète de voir ses oreilles accrochées aux terribles pointes métalliques, a déjà disparu de l'autre côté. Je m'avance, envieuse de ne pouvoir franchir aussi aisément cette frontière. Des petits sentiers se dessinent à travers bois et m'invitent à m'y aventurer. Mais la main de l'homme a délimité ma liberté. Lasse d'avoir déjà franchi plusieurs de ces barrières depuis le début de notre promenade, je succombe à un immense pneu abandonné là, chaud et douillet. Je m'y blottis comme un chat au soleil, restant en éveil des alertes que donnera mon chien. Chat ou chevreuil, sa façon d'aboyer n'étant pas la même.

    Furtivement, dans un bruissement de feuilles aussi léger que le vent, suivant la piste qui longe l'orée du bois, il vient, le gracile animal. Chevrette ou chevrillard, d'un pas serein, apparu de nulle part, le nez au sol absorbé par des odeurs que je ne peux percevoir. Je suis tétanisée d'adoration de voir ainsi l'animal si paisible évoluer à peu de mètres de moi. Retenant mon souffle de peur de l'effrayer, j'ouvre grand les yeux pour ne rien laisser passer, gourmande du moindre détail, avide de remplir ma mémoire de chaque instant. Il est si occupé qu'il ne me voit pas et les secondes délicieuses passent. Avant qu'il ne disparaisse, me vient alors l'idée de le saluer d'un petit claquement de langue pour attirer son attention. Sous le bruit suspect, il lève enfin la tête vers moi, toujours confortablement installée dans ce pneu que la providence m’a offert. C'est alors un regard plein de stupéfaction qu'il me jette, surpris de me voir ici, improbable étranger. Il écarquille l’œil et me toise comme le prince devant l'indigent, puis  plonge longuement son regard inquisiteur dans le mien. Il n'a pas peur. Sa vision me transperce jusqu'à l'âme. Je tombe en extase, emportée par un vertige, un soulèvement d'émotions, tout disparaît autour de moi, je pénètre dans les profondeurs du vivant.

    Sans me quitter des yeux, il m'accorde encore un dernier instant, baisse la tête et reprend son chemin, d'un pas tranquille et serein. Sans courir, sans prendre la fuite, laissant lentement s'installer la distance entre lui et moi. Enserrée de vénération, emportée par mon ravissement, dans ce moment, je crois qu'il m'invite à le suivre et toute mon être me crie de me lever. Je le supplie de ne pas me laisser parmi les hommes, mes frères ces criminels qui tuent les siens. Je voudrais encore quelques instants. Mais la grâce prend fin.

    Me revient alors à l'esprit l'image menaçante de mon chien qui ne saurait tarder à arriver, prédateur apprivoisé que j'ai amené ici, en ces lieux. Alors je ne bouge pas, je reste de mon côté des barbelés. C'est donc moi qui mets fin à cette fantasmagorie. Je suis un homme, au féminin mais un homme quand même, enchaînée à ma civilisation, incapable d'aller plus en avant vers cette nature qui m'ouvre ses bras. Immobilisée de béatitude, enlisée dans mes sentiments contradictoires, bercée par la chaleur du soleil, je rêve éveillée de cet émoi et je me demande déjà si un jour, je pourrai à nouveau le retrouver.

    Je n'appelle pas mon chien. Il viendra bien assez tôt mon trouble fête et le voilà d'ailleurs, avec dans  son œil une pointe d'étonnement de flairer si près la piste du chevreuil et de ne pas me voir bouger. Il semble me demander si j'ai la berlue ou si je suis coincée dans mon pneu, encore à rêvasser. Ne freinant pas son élan, il se lance dans sa chasse et je suis alors certaine de ne pas le revoir avant un bon moment. Mais je me trompe. A peine une minute s'écoule que déjà il revient et, sans s’arrêter, dans un léger mouvement de tête, s'assure simplement que je n'ai pas bougé et reprend sa première direction vers le confins des bois.

    Surprenante réaction. D'habitude après ces chasses qui se terminent par son retour sans rappel de ma part, il vient se planter tout près de moi, haletant et hors d'état de poursuivre sa course, me fixant d'un air particulier que je ne sais pas déchiffrer, mais que je reconnais.

    Me leurrant toujours sur ses intentions, perplexe, je le crois pourchassant le chevreuil et je l'observe s'éloigner dans les bois. Je crois mon plaisir terminé, quand arrive sur ce même chemin cet animal bien familier : le chat. Lui aussi s’arrête à la croisée des chemins. Il flaire la même piste, et précisément le même endroit, sur le passage de ces deux promeneurs précédents. J' épie ce savoureux manège à quelques mètres de moi. A peu de secondes près, ils se suivent, se sentent et ne se rencontrent pas.

    Le chat ne se laisse pas perturber par ma présence et ne me jette qu'un regard de dédain, moi qui dois embaumer l'air des odeurs de mon chien. Lui aussi me tourne le dos et s'éloigne sur une troisième piste, un autre sentier vers des arbres qui ne laissent pas deviner l'horizon. Il sait que son ennemi n'est pas loin et il a bien raison car le voici déjà cet animal qui n'a de cesse d'arpenter ces sentiers en tous sens. Il a l'air de courir plusieurs lièvres à la fois.

    Enfin, il semble se décider et arrête son choix sur la piste du chat. C'est donc lui qu'il poursuivait depuis le début, ce chevreuil n'était qu'un élément perturbateur à son dessein. Maintenant il l'a retrouvé et le voici à aboyer. Sa voix résonne par dessus les bois mais le petit gabarit du chat ne le rend pas moins malin et mon chien finit par revenir bredouille et épuisé d'avoir tant déclamé son amour à sa proie. Qu'il me paraît tout à coup lourdaud ce chien, à courir après ce chat tout comme lui ami domestiqué de l'homme. Il a si vite renoncé et fait maintenant des allées et venues pour m'inciter à me lever. Je le suis, il est l'heure, nous avons rendez-vous aux 3 piliers.

    Il me faut retrouver les humains et leurs amis chiens. Comment pourrais-je supporter la banalité du quotidien après avoir été submergée par le bonheur d'être ainsi regardée ? Les 3 piliers sont une douce progression vers la civilisation, mais aujourd'hui, je suis amoureuse du Prince de ces bois. Je voudrais le retrouver. Je réponds vaguement aux attentes des miens mais j'ai, plantée devant les yeux, l'image de ses prunelles sauvages et une partie de moi est restée là-bas, perdue dans la profondeur de son regard, de l'autre coté des barbelés.

05/12/2016

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