L'intelligence animal


De simples machines qu'ils étaient au temps de Descartes, les animaux sont désormais reconnus pour avoir des degrés d'intelligences. Depuis un demi-siècle, l'étude des comportements animaux a fait faire à plusieurs disciplines scientifiques, dont l'éthologie, des bonds aussi important que la cybernétique dans les communications.

Des chercheurs disent avoir identifié de véritables « cultures animales » chez certaines espèces de poissons et de mammifères. Certains chercheurs, comme Étienne Danchin, n'hésitent plus à parler de « débuts de conscience », ce qui est loin cependant de faire l'unanimité dans le monde des sciences.
Ce chercheur du groupe Évolution et diversité biologique de l'université Paul Sabatier, à Toulouse, estime pour sa part que les animaux se transmettent d'une génération à l'autre des informations cruciales pour leur survie. Un héritage culturel que la génétique ne pouvait expliquer jusqu'à présent. Il y a quelques décennies encore, l'on croyait comme Konrad Lorenz que les automatismes et les instincts gouvernaient le monde animal et qu'ils se transmettaient par les gènes.
 Mais pour vraiment comprendre le monde animal, affirme Étienne Danchin, il y a quatre manières, chacune ayant ses forces et ses faiblesses.
On peut adopter une approche mécaniste pour expliquer les comportements. Par exemple, on se demandera pourquoi les oiseaux chantent davantage au printemps en expliquant le phénomène par différents liens entre les mécanismes de reproduction et les conditions environnementales qui agiraient comme stimuli ou déclencheurs.
On peut aussi adopter une approche plus individualiste, en analysant le degré de développement de chaque animal, d'insertion et d'adaptation pour expliquer son développement, ses habiletés et ses aptitudes.
 


L'évolution de ces méthodes de recherche a forcé la communauté scientifique, non seulement à reconnaître, mais aussi à mesurer des formes d'intelligence souvent fort élevées chez différents animaux, comme les singes, les corneilles, les dauphins, etc. Mais ces travaux en ont suscité d'autres sur la manière dont s'opère la transmission des connaissances acquises par les animaux. Ce qui a rapidement conduit les chercheurs à l'idée qu'il y avait transmission de savoir collectif propre à certains groupes. C'est ce qu'Étienne Danchin appelle les « cultures animales ».

On peut aussi analyser ces comportements dans une logique de finalité." Pas une finalité à la Teilhard de Chardin, qui assigne une finalité voulu par Dieu à l'évolution", insiste Étienne Danchin. On s'intéressera plutôt, dit-il, à ses « objectifs évolutionnistes », c'est-à-dire qu'on déterminera comment un animal réussit à assurer sa survie et celle de son espèce par l'amélioration de son efficacité à exploiter des environnements souvent différents, une analyse propre à « l'écologie comportementale ».

La quatrième approche, étant de situer l'évolution d'une espèce sur une échelle philogénétique ou, si l'on veut, dans l'évolution à long terme de la grande cohorte des vivants, dont l'humain est l'aboutissement d'un certain nombre de lignées.
« Aucune de ces quatre manières n'est meilleure que l'autre et toutes sont complémentaires », quoi qu'en pensent les chapelles qui vont parfois s'édifier autour de l'une ou l'autre de ces approches, ajoute le chercheur.

Des jeunes macaques ont été observés au Japon en train de laver des pommes de terre utilisées comme appâts pour les attirer. Cette découverte, faite par une jeune femelle, avait été transmise peu de temps après à tout le clan. En Afrique, des chercheurs suisses ont observé, quelques années après les travaux de Jane Goodall sur l'utilisation d'outils par les chimpanzés pour cueillir des termites, que d'autres groupes de la même espèce avaient inventé de leur côté une manière de briser de grosses noix avec des roches, méthode qu'ils se transmettent de génération en génération, ce que d'autres groupes de la même espèce n'ont jamais réussi à faire.
Pour Étienne Danchin, la transmission de ces savoirs collectifs constitue un véritable corpus culturel de type animal. On est là, dit-il, "en présence de cultures locales, qui adoptent ces comportements particuliers. Ces informations ainsi transmises comme bagage culturel particulier ont autant d'importance pour la survie d'une espèce ou d'un groupe que la transmission de son bagage génétique. À la limite, "la génétique transmet plutôt la possibilité ou l'aptitude à faire une chose, mais c'est par l'apprentissage que l'animal l'optimisera par un niveau de performance qui déterminera son efficacité dans un milieu donné".
 Certes, cette transmission de génération en génération d'un savoir collectif va en heurter plusieurs, parce qu'on parle de « culture ». Il convient que des termes comme « savoir collectif » ou « proto-culture » seraient peut-être plus neutres, mais il n'hésite pas à dire que par choix il préfère le terme « culture », « plus provocateur » parce qu'il a le mérite de forcer la réflexion sur ces découvertes fondamentales pour notre compréhension du comportement animal. «Au sens où je définis la culture animale, cela n'a rien à voir avec la culture humaine, surtout si on définit celle-ci comme un ensemble de valeurs dont on déduit des règles et des comportements."
" On ne peut toutefois pas réduire la culture uniquement par ce qu'elle produit à l'extrémité d'un processus historique. Si on le faisait, on ne pourrait pas comprendre que l'humain est le résultat de l'évolution à partir de poissons qui sont sortis de l'eau un jour ! » Tout comme on voit aujourd'hui une continuité dans l'évolution des formes d'intelligence animale, on constate qu'il y a des cultures différentes et donc des modes de transmission des comportements plus ou moins évolués selon les espèces.
Étienne Danchin ne récuse pas, bien au contraire, l'idée que cette évolution s'accompagne de formes de conscience réflective chez les animaux, dont le stade le plus avancé a été atteint un jour alors que l'un d'eux s'est rendu compte qu'il pensait.

Louis-Gilles Francoeur.



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